Amazon.com, c’est "la" référence en matière de librairie en ligne. Les librairies concurrentes avaient tout à craindre de son arrivée en France. Un lancement raté. A cause d’une grosse bévue.

Une organisation impeccable. Une logistique modèle. Un suivi de la clientèle d’une rare qualité. La librairie américaine Amazon.com est une véritable réussite et toute personne qui a commandé un jour un livre sur ce site a d’énormes chances d’y revenir tant le service est parfait. Le client y est traité comme un roi. Des e-mails lui sont expédiés aux moments-clés de la longue chaîne qui le sépare de la livraison : d’abord au moment de la commande, puis lorsque le livre a été trouvé (ou, en attendant, pour lui confirmer qu’on ne l’a pas abandonné et qu’on le cherche toujours), puis lorsqu’il est posté. Et si, à l’arrivée, le livre ne correspond pas à la commande ou arrive abîmé, Amazon.com rembourse sans discuter.

Autant dire que l’arrivée d’Amazon.fr, relais francophone du libraire, était attendue avec intérêt (et inquiétude) par ses concurrents (Proxis.be, Alapage.fr, BOL.fr, FNAC.fr, etc.) : le modèle américain allait-il fonctionner en Europe ? Durant des mois, des équipes venues des Etats-Unis ont ?uvré dans le plus grand secret pour rassembler les multiples pièces qui constituent l’énorme usine à gaz qu’est une librairie en ligne. Et, début septembre, fièrement, elles lançaient la machine. Quelques heures plus tard, le scandale éclatait.

Des notices insultantes

Les premiers passionnés de bande dessinée qui se rendirent sur le site eurent, en effet, la surprise de découvrir des "synopsis" de leurs albums préférés assez surprenants. Ceux-ci se limitaient à des commentaires lapidaires, dénigrants pour les livres qu’ils étaient censés résumer. Reiser ? "Vulgarissime". "Votez Ricky", de Margerin ? "Douze historiettes vulgaires, quant au sujet et quant à l’illustration". "Absurdomanies", d’Edika ? "Porte bien son titre en y ajoutant vulgaro et pornoscato". Les mangas, particulièrement, en prenaient pour leur grade.
Alors qu’on attendait de lui un rôle de guide, de critique, le libraire jouait au censeur.

Très vite, les réactions se firent vives, suivies d’un appel au boycot des "Bédénautes" écoeurés [1].

Quelques jours plus tard, Amazon.fr était forcé de s’expliquer pour calmer le scandale. Il rejetait la responsabilité sur l’un de ses partenaires, la société québecoise "Services documentaires multimedia" (SDM), qui compile des données documentaires à destination des bibliothécaires. Reprises telles quelles par Amazon.fr. Elles avaient été retirées avant le lancement du site par l’équipe rédactionnelle, choquée elle aussi, mais une mise à jour les avait remises en ligne. Et le libraire promettait de les retirer le plus vite possible.

Un choix incompréhensible

Ce scandale est significatif de la myopie des Américains par rapport aux autres cultures. Il est normal, vu de l’autre côté de l’Atlantique, d’utiliser une base de données québecoise pour nourrir le contenu éditorial d’une librairie française, puisqu’il s’agit de la même langue. Qu’il ait pu y avoir un gouffre culturel entre les deux communautés ne leut est pas venu à l’idée un seul instant. Que l’humour provocateur de personnalités comme Coluche, Reiser, Pétillon, Vuillemin et bien d’autres soit incompatible avec le "politiquement correct" qui règne en Amérique du Nord, non plus. Comme si la culture était une simple marchandise, facilement exportable. Ils viennent, une nouvelle fois, de se rendre compte du contraire mais rien ne dit que la leçon portera ses fruits. Car Amazon.fr continue à se fournir dans la base de données de SDM.

Eti le problème est provisoirement réglé pour les clients francophones d’Amazon, le site ayant "purgé" sa base de données des notices les plus choquantes, il reste entier pour les bibliothécaires québecois qui n’ont, pour s’informer sur les nouvelles parutions venant d’Europe, que cet outil qui méprise ouvertement des pans entiers de la culture francophone.

On est étonné aussi que l’équipe éditoriale française ait accepté que soit intégré à son travail un contenu d’une telle médiocrité. Car, outre les notices litigieuses, on en trouve d’autres horriblement mal rédigées, voire incompréhensibles ("De cape et de crocs" : "Le ton merveilleux y est dans le baroquisme du graphisme").

Mais il est probable que les collaborateurs d’Amazon.fr n’aient pas grand chose à dire. Car, après le scandale, ont commencé à circuler sur Internet des copies des contrats que le libraire impose à ses free-lance. Et on y devine immédiatement que des équipes de juristes gavées au libéralisme américain y ont pesé le moindre mot. L’employeur y a tous les droits, le journaliste pratiquement aucun. Amazon.fr peut même résilier le contrat à tout moment, "avec ou sans justification".

Et la clause de confidentialité, chère aux entreprises de l’Oncle Sam, y est particulièrement ubuesque : "Vous vous engagez à ne pas divulguer, pendant toute la durée du contrat et les cinq années qui suivront sa résiliation (..) le nom de votre commanditaire Amazon.fr (..), le nombre, le contenu, le titre et la nature des oeuvres que vous réalisez, (..), le prix et le délai de publication, etc.".
Amazon vient d’apprendre qu’en Europe, le livre, l’auteur, mais aussi le lecteur se traitent avec respect. Lui faudra-t-il un autre scandale pour apprendre que les journalistes ont besoin du même traitement ?

Article paru dans "Le Ligueur" en 2000.