L’histoire que je vais vous raconter remonte à l’époque des dinosaures. Euh, je veux dire, des premiers ordinateurs. Terrible époque que celle-là !

Imaginez : les magnétoscopes, les GSM, les fours à micro-ondes, les calculettes électroniques, les consoles de jeux vidéo, les cartes PROTON, les Tamagotchis, les Furbys. tout cela n’existait pas. Et pour cause : les ordinateurs qui pilotent aujourd’hui tous ces appareils occupaient une pièce entière avec leurs câbles, leurs lampes et leurs énormes bandes magnétiques.

Un jour, pourtant, des ingénieurs parvinrent à en réduire la taille tout en augmentant leur puissance. Les prix chutèrent. Les ordinateurs devinrent personnels et furent mis à la portée de tous. Chacun put s’y initier. Et la face du monde commença à changer. Car en quittant l’ère des techniciens, l’informatique entrait dans celle des créateurs.

Une question de puissance

Au début, pourtant, rien n’était fait pour les inspirer. Les premiers ordinateurs étaient capables, tout au plus, d’afficher des chiffres, des lettres et des signes de ponctuation.

Pas de couleurs ni d’images, on ne rigolait pas, à l’époque !

Mais - c’est une loi universelle - la puissance des ordinateurs double tous les deux ans. Alors, autant en profiter pour qu’ils soient plus accueillants ! Les écrans se couvrirent de couleurs. Peu au départ, 16, puis 256, puis des milliers. Aujourd’hui, des millions. Ils furent bientôt capables d’afficher de véritables photographies, que l’on put modifier, truquer, trafiquer dans tous les sens. L’ordinateur devint un outil pour créer de nouvelles images. L’art digital [1] était né.

Le son suivit. Au silence des débuts succédèrent des bruits, des biiiips et des tuuuuut qui indiquaient que la machine avait bien compris ce qu’on lui disait ou qu’on avait fait une grosse bêtise. On lui donna enfin la voix, et la musique. Les images s’animèrent, de petites séquences vidéo s’affichèrent dans une fenêtre aux dimensions d’un timbre poste, avant de nous offrir des films en plein écran.
D’austère, l’ordinateur était devenu multimedia.

On mèle tout et on recommence !

Notez bien les deux parties du mot. Elles sont essentielles : "media" car il y est avant tout question de communiquer de l’information et "multi" car cette discipline mèle tous ceux disponibles : textes, images, animations, vidéo, sons et surtout interactivité. C’est elle qui différencie le multimedia de toutes les disciplines qui l’ont précédé.

Elle a d’abord été entre les mains des programmeurs - qui créent les logiciels, les "applications" qui permettent aux ordinateurs d’accomplir une multitude de tâches. Il a fallu un certain temps avant que les créateurs s’en emparent. Et encore beaucoup de temps avant qu’ils puissent réellement utiliser ses possibilités pour réaliser de nouvelles choses, des oeuvres qu’on n’avait pas déjà vues auparavant.

Les premiers pas du multimedia ont été très décevants. C’est normal. Au début, on tente de copier ce qui existe. Les premiers CD-ROM n’étaient souvent que la transposition de livres à l’écran. Seuls quelques-uns utilisaient l’ordinateur de manière innovante dans ce qu’il a d’unique. Sa capacité à modifier ce qui est affiché à l’écran en fonction des mouvements de la souris ou des clics de l’utilisateur. Il fallait attendre une nouvelle génération de créateurs, qui auraient été nourris, dès le berceau, à l’informatique. Ils sont là, aujourd’hui, avec leurs idées nouvelles, leurs images imaginées pour l’écran et non puisées dans les livres, les films ou les photographies.

Ils se déchaînent sur les CD-ROM et sur Internet - qui ne sont que deux manières, l’une avec un support physique, l’autre totalement virtuelle, de transmettre de l’information - et réalisent des oeuvres qui n’auraient pu exister il y a quelques années. Et qui font désormais partie de notre culture [2]. L’ordinateur, grâce à eux, s’est transformé en miroir d’Alice : d’un clic, il est désormais capable de nous emmener au pays des merveilles virtuelles.


- Les premiers ordinateurs n’étaient capables d’afficher que des lettres et des chiffres ? L’art typographique est né à cette époque : des créateurs imaginaient des dessins réalisés exclusivement avec des caractères alphanumériques (chiffres et lettres).
- Toutes les couleurs que vous voyez à l’écran sont obtenues par l’éclairage particulier de minuscules points de l’écran (les pixels) dans l’une de trois lumières fondamentales : rouge, vert, bleu. Contrairement aux mélanges de couleurs obtenues dans l’imprimerie, basées elles sur le rouge, le jaune et le bleu.
- Les outils de création 3D permettent de générer des images extrêmement réalistes, très proches de la vie (voir les dinosaures de Jurassic Park ou simplement les jeux vidéo, avec les héroïnes virtuelles comme Lara Croft de Tomb Raider). A l’opposé, d’autres jouent avec des formes simples qui, mêlées et animées, donnent des effets hypnotisants.
- Les œuvres multimedia sont souvent le résultat du travail d’une équipe entière de développeurs. L’un crée les images, l’autre ajoute les sons, le troisième lie le tout avec l’interactivité. Un scénariste les guide pour provoquer des surprises à chaque clic de souris, faire en sorte que l’utilisateur, par son intervention, modifie le cours du programme, et ait l’impression de vivre un événement, une aventure, et non de simplement tourner la page. Tous sont sous la direction d’un réalisateur nourri aux images, à la vidéo, à la musique, et qui est capable de tirer le meilleur de chacun de ces medias.

Article paru dans "Le Ligueur" en 2000.