On devine le drame d’être con. Mais connaît-on la douleur des surdoués ? Car, à la différence des premiers, ceux-ci sont conscients de la connerie du monde dans lequel ils sont plongés, et de l’insondable gouffre qui les sépare de leurs contemporains, au cerveau abruti par TF1, RTL ou le pinard.

Antoine fait partie de ces exclus de l’humanité. Son cerveau ne cesse de penser, réfléchir, analyser, décortiquer, compliquer le moindre événement de la vie de tous les jours, du choix d’un dentifrice (telle marque est testée sur les animaux, l’autre utilise des produits toxiques, la troisième est issue d’une multinationale pourrie qui a engrangé des millions avant de licencier la moitié de ses employés, alors laquelle prendre ?) à la simple réponse à un questionnaire de marketing (comment répondre par "oui" ou par "non" alors que chaque question possède une multitude de réponses ?).

Antoine déprime de se sentir différent. Il ferait tout pour s’intégrer au monde de ses semblables. Alors, il va tâter de tout ce qu’ils utilisent pour conserver à notre civilisation sa connerie ambiante. L’alcool (raté : il est allergique aux alcooloïdes et s’écroule dès la première gorgée de bière, échappant ainsi à l’ivresse et à la cyrrhose), le suicide (raté : il s’endort pendant les cours et est exclu de l’école de suicide), ... et l’argent. Il est en passe de réussir quand des amis le sauvent in-extremis - "Encore un peu et tu ne lisais plus que des bandes dessinées", lui expliquent-ils pour montrer la gravité de son état...

Basée sur un livre de Martin Page, cette fable contemporaine pleine d’ironie est mise en images avec finesse par Witko. On appréciera particulièrement la qualité de l’écriture, qui aide à faire de ce petit livre un des quelques (et rares) mariages réussis entre bande dessinée et littérature.