Oh joie, alleluïa, youkaïdi, youkaïda, Rhaaa lovely, et j’en passe, Gotlib s’est finalement résolu à ouvrir ses archives pour en extraire ses fonds de tiroir, soit tout ce qu’il a dessiné mais n’a pu, à ce jour, faire figurer dans les multiples rééditions (éparpillées et disparates) d’une des œuvres les plus hilarantes du tiers de siècle passé.

Ce sont des fonds de tiroir, donc, par définition, des choses que les responsables des rééditions précédentes n’ont pas jugé nécessaire de publier dans celles-ci. Chez beaucoup d’auteurs, ce genre de livre serait à réserver aux archi-fans, d’autant plus bienveillants qu’ils conservent pieusement la moindre chiure de gomme de leur vedette adorée.

Chez Gotlib, ces fonds de tiroir atteignent un niveau largement supérieur au niveau moyen de bien des livres qualifiés d’"humoristiques" dans la production actuelle. Le génial créateur des "Dingodossiers" (avec l’autre génial créateur qu’était Goscinny), de la "Rubrique à Brac", de Gai-Luron, des premiers numéros de l’Echo des Savanes, du magazine "Fluide Glacial", le principal initiateur du dépucelage de la bande dessinée classique au milieu des années 70, nous offre ici humblement ce qu’il n’a pas osé publier précédemment. Pas le meilleur de son oeuvre, bien sûr. Mais toutes ces collaborations ponctuelles à des journaux tels que Hara-Kiri ou Rock’n Folk, des gags dans "Pilote", "L’Echo" ou "Fluide" qui n’avaient pu trouver de place dans les recueils précédent.

Gotlib se prête même au jeu du commentaire pour chacune de ces publications. On en apprend ainsi des vertes et des pas mûres sur l’un des plus grands humoristes de la bande dessinée moderne. Le recueil commence par sa pire oeuvre de jeunesse, un récit complet intitulé "Le Gag", qu’il avait réalisé dans le but de se présenter à "Pilote", et qui fut prise alors qu’elle n’était pas du tout faite pour ça. Le style Gotlib y perçait déjà, sous d’évidentes faiblesses graphiques. Qu’il allait très vite dépasser, comme le montre le reste du recueil.

Un recueil impossible à résumer tant on y trouve de choses diverses, inégales, de toutes provenances. Souvent hilarantes, parfois émouvantes (une caricature des membres de la Rédaction de Pilote à l’époque où il y travaillait, où l’on se rend compte que la moitié des auteurs sont déjà morts), souvent insolites. Durant les années 70, par exemple, Goscinny, Fred, Gébé et Gotlib animèrent une émission sur Europe 1 (qui la rééditera un jour sur CD ? ? ?). On apprend, par le commentaire de Gotlib, que "nous nagions en pleine satisfaction. Goscinny, les yeux baissés, nous disait : "Mes enfants, nous sommes en train de faire un succès". A la 13e émission, il nous a annoncé d’un air lugubre : "Europe 1 souhaite qu’on arrête l’émission", en ajoutant dans un soupir : "C’est tous des cons"."

Une mine d’or qui ravira tous les fans de Gotlib comme tout fond de tiroirs qui se respecte, mais qui fera également rire les autres. Particulièrement ceux qui ont suivi, durant leur enfance et leur adolescence, la carrière de Gotlib dans la presse. Car ces planches leur rappelleront qu’ils ont assisté à la genèse d’un des grands génies de la bande dessinée. Elles sont datées par les personnages qui y sont caricaturés. Et c’est une plongée dans leur propre passé qui leur est ainsi offerte, avec le délire en plus.