Certains jeux sont des moments-clés dans l’histoire des jeux vidéo. Ils marquent une étape décisive, un changement de mentalité, d’esthétique, de concept. “Myst” fut tout cela. Sa suite est majestueuse. Mais élitiste.

“Myst” fut, fin 1993, une révolution. Cette exploration en solitaire d’un univers sorti de l’imaginaire d’un Jules Verne des temps modernes, basée sur un scénario riche, sans la moindre violence “scotcha” des dizaines de milliers de joueurs à leur ordinateur.

Ce jeu-culte faisait appel à la matière grise du joueur et non à sa dextérité. Il lui fallait deviner lui-même les consignes d’énigmes extrêmement complexes consistant en des actions simples - déplacer des objets, inscrire des codes sur des machines, abaisser des leviers,... - aux conséquences décalées dans le temps et l’espace. L’histoire fantastique, originale, forte, qui en constituait la trame, n’était racontée que par bribes, au fur et à mesure que le joueur franchissait des caps précis.

Une gloutonnerie contestable

Alors que n’importe quel ordinateur familial pouvait offrir à son propriétaire les subtils plaisirs de “Myst”, sa suite s’adresse malheureusement à un public élitiste. Il a fallu cinq CD-ROM pour en stocker les milliers d’images de synthèse et les innombrables séquences vidéo. Le programme installe pourtant encore près de 140 Mo (!!!) de fichiers sur le disque dur. Et seules des configurations multimedia récentes (Pentium 100 Mhz ou Power PC 90 Mhz) seront capables de le faire tourner correctement.

Un choix que nous ne pouvons que dénoncer : au lieu de s’adapter aux contraintes des machines, les concepteurs de “Riven” ont choisi la voie arrogante des fabricants de logiciels tels Microsoft : à vous d’acheter les machines qui vont avec les programmes ; si vous n’en avez pas les moyens, tant pis pour vous ! Ils privilégient leur confort de programmeurs à la réalité du marché.

Il est temps que les consommateurs imposent leur loi et cessent de se laisser influencer par les vendeurs spécialisés qui tentent de les convaincre qu’un ordinateur acheté il y a deux ou trois ans est une vieille casserole ringarde à jeter à la poubelle. C’est faux : un PC 486 ou un Macintosh 68040 a les ressources techniques suffisantes pour durer encore de nombreuses années.

Les fabricants de logiciels ne sont pas capables d’adapter leurs programmes à ces ordinateurs ? Ne les achetez pas. Vous l’avez acheté et il tourne mal sur votre ordinateur ? Faites-vous rembourser. Et n’achetez SURTOUT pas un ordinateur dans le simple but d’y jouer : les consoles, nettement moins chères (Playstation et Saturn, ± 6.000 FB, soit un budget dix fois inférieur), sont mieux adaptées à ces activités. On y trouve déjà “Myst” et “Riven” suivra probablement.

Une suite prestigieuse

Rien, dans les technologies de “Riven”, n’autorisait les développeurs à une goinfrerie en puissance. Pas de décors 3D générés en temps réel comme dans “Tomb Raider”, et des scènes vidéo en plein écran qui ne sont pas vitales au jeu.

Cela mis à part, sa réalisation impose le respect.

L’atmosphère qui y règne est envoûtante et le joueur est instantanément pris par le jeu. Les décors, réalisés intégralement en images de synthèse, sont prodigieux de réalisme, truffés de détails apparemment anodins qui, tous pourtant, ont leur importance. L’esthétique générale, la qualité des graphismes, en font le plus beau jeu de tous les temps. L’ensemble forme un tout d’une cohérence - scénaristique, ludique et graphique - rarissime. Il rate la perfection à deux détails près.

Le jeu est brillant mais terriblement sérieux. Les décors sont sublimes, mais pratiquement déserts. Deux ingrédients sont manquants : l’humour et de l’humanité. Et cela, la technologie jamais ne pourra l’apporter.

Article paru dans "Le Ligueur" en 1997.