Internet est-il une agora planétaire, symbole de la liberté d’expression absolue, ou une tour de Babel en train de s’écrouler sous son propre brouhaha ?

La liberté d’expression constitue le premier amendement de la constitution américaine et les Américains y tiennent comme à la télécommande de leur téléviseur. Lorsque le Sénat tenta, l’année passée de faire passer une loi qui aurait amené à une auto-censure d’Internet, ils se mobilisèrent par centaines de milliers, au nom de ce premier amendement. Et ils parvinrent à la bloquer.

Provisoirement.

Car Internet est un media à part entière et, comme tous les autres, il a besoin de règles pour bien fonctionner - qu’on les lui impose ou qu’il se les impose lui-même.

C’est un media puissant. Plus puissant encore que la télévision. Il est plus immédiat que celle-ci. Et, basé sur du texte et des images, il a la crédibilité que procure l’écrit.

Le pays de la rumeur

Une particularité de ce premier media véritablement démocratique est que toute information y a le même poids, quelle que soit sa provenance. Plus besoin d’être une super-star médiatique pour être écouté. N’importe qui, de son petit ordinateur, peut y faire entendre sa voix.

Mais alors que dans les autres medias, des garde-fous ont été installés, aucun équivalent n’existe sur Internet. Les rumeurs croisent donc des informations dûment vérifiées, les calomnies et divagations en tous genres côtoient les véritables analyses, dans un brouhaha général qui tourne parfois à l’hystérie collective.

C’est sur un site Internet dédié aux potins(1) qu’a été révélée la liaison entre Monica Lewinsky et Bill Clinton, immédiatement relayée par des dizaines d’autres sites. Matt Drudge, son animateur, se considère comme le premier martyr virtuel : il est poursuivi par la justice américaine pour avoir également annoncé, parmi d’autres rumeurs, qu’un conseiller de Bill Clinton battait sa femme. Information démentie le lendemain, excuses à la clé, mais trop tard.

Des effets pervers

Le succès de ce type de site et l’attrait de l’Internaute moyen pour le scandale obligent les medias traditionnels à emboîter le pas. Le site multimedia de “Libération”(2) qui s’est penché sur cette dérive dans un récent dossier, note que pour ne pas être pris de vitesse par le “Web”, ceux-ci font immédiatement état de la moindre rumeur, sans plus chercher à la vérifier. La règle de base du journalisme - recouper toute information pour en confirmer la véracité - est ainsi transgressée quotidiennement.

Pas de raison, donc, que les particuliers s’en préoccupent. La simplicité de création d’un site sur Internet permettant à quiconque de créer son propre journal en ligne, les sites se sont multipliés de manière exponentielle. Exprimant toutes les facettes de l’humanité. Les passions, la solidarité... mais aussi la pornographie, l’intolérance, le racisme, la haine, le négationnisme,... Des sites sur lesquels n’importe qui peut tomber par hasard, sans avoir forcément le recul nécessaire pour séparer l’info de l’intox.

La pollution électronique

“Usenet”, un réseau parallèle à Internet dédié aux groupes de discussion (“newsgroups”), souffre des mêmes maux. Son but initial était de réunir des personnes intéressées par un sujet particulier, afin qu’elles puissent échanger leur idées par courrier électronique. Les thèmes académiques du début sont désormais noyés parmi des milliers d’autres, tout à fait honorables comme la bande dessinée, le cinéma, l’écologie, Dieu, la famille, les Spice Girls,... mais souvent très contestables aussi. Un florilège de toutes les formes imaginables de pornographie est ainsi à la disposition de tout le monde, photos à l’appui.

Bien sûr, vous n’êtes pas obligés de vous y connecter. Mais le brouhaha général vous rattrapera malgré tout. Un ensemble de règles - la “Netiquette” - ont été instituées afin de permettre des échanges dans le respect mutuel, mais elles ne résistent pas toujours à des participants dont le seuil de vexation, en l’absence physique de leurs interlocuteurs, semble extrêmement bas.

Il suffit d’un rien pour que tout dérape et que, de message énervé en réponse hargneuse puis en insultes ouvertes, un groupe de discussion calme et sérieux se transforme en séance de pugilat, obligeant les utilisateurs non-impliqués à partir vers d’autres horizons.

Pas de publicités, merci !

Quand les discussions ne sont tout bonnement pas envahies par des envois massifs de publicités (“spamming”), une véritable plaie d’Internet qui touche également votre messagerie personnelle. Des programmes spécialisés, dits “renifleurs”, parcourent en permanence le réseau à la recherche des adresses électroniques des Internautes. Vous avez posté un message dans un newsgroup ? Votre adresse y sera dérobée et placée dans des fichiers, parmi des millions d’autres, revendus à des annonceurs peu scrupuleux qui s’offriront ainsi des “mailings” à bas prix pour des propositions qui ne sont souvent que la version électronique d’arnaques classiques.

Une loi vient d’être votée dans un Etat américain, qui place le “spamming” au rang des délits. Cette fois, ce sont les “spammeurs” qui ont invoqué le premier amendement de la Constitution américaine. Mais il n’ont pas été suivis par des centaines de milliers de protestataires. Un signe que le réseau des réseaux a découvert que la liberté d’expression sans limite n’est pas une utopie viable. Et c’est bien dommage...


(1) http://www.drudgereport.com
(2) http://www.liberation.fr

Article paru dans "Le Ligueur" en 1998.