Internet devait amener l’information dans tous les foyers, permettre l’expression de chacun, fonder le nouvel eldorado de la liberté-égalité-fraternité. Mais cette vision utopiste du réseau des réseaux est loin de correspondre à la réalité dépeinte par les études de marché.

Aux Etats-Unis, on dit qu’ils sont trente millions (16,3% de la population) à connecter chaque jour un ordinateur à Internet pour y lire leur courrier électronique, puiser l’information dont ils ont besoin,... ou passer un peu de bon temps. Mais qui sont ces “ils” ?

Pas n’importe qui, comme le dévoile une étude de marketing réalisée par Jupiter Communications [1].

Homo Internetus Americanus

Alors que la population du pays de l’Oncle Sam est, comme presque partout ailleurs, constituée d’une proportion presque égale d’hommes (49%) et de femmes(51%), Internet est encore majoritairement masculin (68%).
L’Internaute est plus riche et plus instruit.

Comparés au 31.000$ du commun des mortels, ses 59.000$ de salaire annuel approchent du double. Et alors que seuls 22% des Américains ont un diplôme supérieur, ils sont 57% parmi les Internautes.

Les jeunes constituent seulement 7% des surfeurs (à comparer aux 27% qu’ils représentent dans la population) et ce sont les 35-55 ans qui sont les plus nombreux : 54% (soit le double de leur proportion réelle).

Champagne, golf et Internet

Qu’en est-il en Belgique ? Une récente étude “NET PROFILE” [2] montre des chiffres comparables. Ou pires.
La sur-représentation des hauts salaires (définis par l’étude comme ceux supérieurs à 900.000 BEF/an) semble toujours croître tandis que les bas salaires sont de plus en plus sous-représentés. L’écart se creuse d’année en année.

Les femmes ne représentent que 9% des surfeurs belges.

Le portrait type du surfeur tracé par cette étude de marketing (le commentateur prévient cependant que les chiffres donnent une vision “réductrice”) est celui d’une classe aisée. L’Internaute belge moyen “a le plus souvent une carte de crédit et une Proton ; boit du champagne, du cognac, du whisky et du vin ; achète beaucoup de livres, CD, BD, K7 ; est attiré par l’informatique, la photographie, le sport (ski, golf, tennis, jogging,...), les voyages, la gastronomie,... ; part en vacances aux USA ou fait des petits voyages en Europe et est attiré par l’Asie et l’Afrique”.

Vers de nouvelles inégalités

Le schéma classique des inégalités sociales s’est donc apparemment reformé ici. Il y a ceux qui ont accès à Internet et les exclus. L’explication est évidente. Outre la possession d’un ordinateur (culturellement plus masculin que féminin, ce qui explique la faible proprotion de femmes) et l’achat d’un modem, l’accès à Internet impose le paiement d’un abonnement à un pourvoyeur d’accès (750 à 1000 FB par mois). Si la consommation est ensuite illimitée, à quelques exceptions près [3], il faut encore ajouter le prix de la communication téléphonique, qui peut atteindre plusieurs centaines de FB par mois.

La somme finale est loin d’être dérisoire pour un service dont l’utilité n’apparaît pas au premier regard. Internet, à ce jour, apparaît encore comme un gadget de luxe pour milieux favorisés.

Libération, commentant les récentes décisions de Lionel Jospin pour rattraper le retard français dans ce domaine, faisait remarquer [4] que “l’accès au réseau sera de moins en moins un signe de branchitude, et de plus en plus un outil indispensable dans l’existence, voire un des critères d’”employabilité” sur un marché du travail encombré”. Il est donc urgent que l’on fasse quelque chose pour permettre à chacun d’y accéder.

Article paru dans "Le Ligueur" en 1998.