Au Salon du Livre de Paris 2001, les WWW et les .COM étaient partout. Le livre électronique quitte l’ère expérimentale pour entrer dans celle de la commercialisation. A petits pas.

Que l’un des acteurs majeurs de l’édition et de la distribution française, Hachette, place des livres électroniques sur son stand est un signe que les choses sont en train de changer. Même si l’expérience était un peu timide et présentée comme une expérience "pour voir les réactions du public", elle indique que l’ère des utopistes technologiques est terminée et que les éditeurs sentent qu’il est désormais temps de prendre les choses en mains. Le prix de matériel baisse, la proportion d’Internautes grimpe, tout est donc en place pour commencer à marquer son territoire et à tenter de convaincre le grand public.

Matériel : encore trop cher

Certes, le prix du matériel baisse, mais on est encore loin du lecteur d’e-books vendu au prix d’un lecteur de CD, condition indispensable pour une diffusion grand public de ce type de technologie. Le Cybook du Français CYTALE est un lecteur vraiment performant, doté d’un grand écran en couleurs et d’une lisibilité impeccable, mais il coûte près de 35.000 FB. Hors de question d’acquérir à ce prix une machine qui doit simplement afficher des livres électroniques ! Ce sont donc des machines beaucoup plus répandues qui gagnent actuellement la bataille : les assistants personnels (PDA) et les ordinateurs. Tous deux sont déjà très répandus et ils peuvent télécharger et afficher des livres électroniques. Certes, ils ne sont pas aussi ergonomiques, mais si vous en possédez déjà un, pourquoi payer plusieurs dizaines de milliers de francs pour un appareil qui ne leur ajoute que de la portabilité ?

Le syndrome Napster

Un nouveau type de distributeurs est donc déjà né, qui se consacrent uniquement à la vente par téléchargement de livres électroniques. Chacun insiste sur SA solution imparable pour éviter le piratage. Il s’agit bien ici de rassurer les éditeurs, qui ne tiennent pas à voir les Internautes se partager leurs e-books. Tout le monde a en tête l’exemple de Napster, le site qui permet l’échange gratuite de fichiers musicaux. On caresse donc les éditeurs dans le bon poil, afin qu’ils cèdent les droits d’exploitation en édition électronique des livres qu’ils ont édité sur papier. Cette sécurisation à outrance n’est pas à l’avantage du lecteur et il est certain qu’elle constituera un obstacle pour beaucoup... jusqu’au jour, sans doute très proche, où l’on trouvera sur Internet la manière de passer outre la protection.

Ce qui est tout à fait défendable. En effet, la protection "soude" le livre électronique à la machine qui l’a téléchargé. Impossible de le prêter ou de le donner. A quel titre un éditeur ou un diffuseur peut-il s’arroger ce droit ? Le débat mérite d’être posé, car il en va de la liberté de chacun à disposer librement de choses qu’il a payées.
Mobipocket s’est concentré sur les PDA ("Personal Digital Assistant"), ces assistants de poche tels que le PALM PILOT, le Pocket PC, le PSION, etc. Les livres qu’il diffuse sont compatibles avec le format Open E-book, l’un des "standards" actuels dans la guerre des formats que connaît inévitablement tout développement technologique. "Mobipocket a bien mesuré le potentiel de ces petites machines, et fort d’un savoir-faire unique, propose à leurs utilisateurs de transformer leur agenda électronique en un véritable support de lecture électronique", annonce le dossier de presse.

L’idée est crédible, mais il faudra encore attendre un certain temps avant que ce type de matériel se démocratise réellement : si, effectivement, de nombreux cadres sont équipés, tout le monde n’a pas besoin d’un agenda électronique. Le catalogue est encore réduit (500 livres annoncés). Leur téléchargement de ces livres nécessite l’installation d’un logiciel spécifique, le Mobipocket Reader.

Numilog se présente comme totalement indépendant des éditeurs et des plates-formes de lecture et a pour ambition d’ "adapter des titres papier afin de les transformer en livres numériques et de les distribuer de manière sécurisée." Son site propose des ouvrages récents à télécharger, mais en nombre tout aussi limité (500). Leur prix est, curieusement, souvent très proche de celui de l’édition papier. Par exemple, "Permission marketing", vendu normalement 118 FF, est disponible en téléchargement à ... 112 FF. Alors que la dématérialisation est supposée diminuer les coûts de fabrication (pas de papier, d’impression, de reliure, d’emballage, de stockage, d’expédition) et de distribution, c’est un choix très discutable.

Les petits métiers de l’E-édition

Depuis quelques mois, un nouveau type d’éditeurs est en train d’apparaître, qui tentent d’appâter les auteurs qui n’ont pas réussi à être édités dans le monde réel, et qui leur proposent une nouvelle chance. Mais contre payement, cette fois.
Publibook, qui se présente en toute modestie comme "l’éditeur de tous les talents" demande 490 FF pour figurer sur le site. Les lecteurs intéressés peuvent alors acheter le livre en version papier (il est imprimé à la demande) ou électronique.

Il n’est pas acceptable, pour un éditeur, de faire payer l’auteur. On peut comparer ce genre de site à l’éditeur "La Pensée universelle" qui, dans les années 80, fut sévèrement critiqué par la revue LIRE parce qu’il camouflait en édition une forme subtile d’auto-édition, où tous les frais étaient à la charge de l’auteur. Publibook, à une moindre échelle, fait de même.

Nous conseillons plutôt les auteurs de s’adresser à de vrais éditeurs en ligne, comme Zéro Heures ou Luc Pire.
Nous recommandons la même méfiance vis-à-vis de Alteredit, dont le slogan est "Une autre écriture", et qui, lui aussi, fait payer à l’auteur des frais d’édition.

Beaucoup plus honnête est la démarche de Manuscrit.com. Ce site se veut l’intermédiaire entre l’auteur et l’éditeur. Il effectue une prélecture des manuscrits qui lui sont soumis, via un comité de Grands lecteurs (critiques, libraires, medias spécialisés) et via les Internautes, et les présente ensuite, lorsqu’ils lui semblent prometteurs, à des éditeurs. Sa vocation est donc de découvrir et de promouvoir de nouveaux talents, sans frais pour ceux-ci. Lorsqu’ils semblent suffisamment intéressants, ils sont édités sous forme électronique ou imprimés à la demande et vendus sur le site, ou co-édités avec d’autres éditeurs.

Mais il ne faut pas se faire d’illusion. Si un livre a été refusé partout dans le monde réel, il y a peu de chances qu’il trouve sa voie dans le monde virtuel et qu’un auteur maudit parvienne à la gloire via un site Internet. Tous les éditeurs peuvent se tromper. Mais tous en même temps, c’est peu probable.

Article paru dans "Le Ligueur" en 2001.