“La folie du Net... mieux vaut en être”. Avec ce livre, Alain Destexhe tente de convaincre que toute notre vie sera bientôt bouleversée par Internet... si nous ne ratons pas le coche.

C’est à croire qu’il est tombé dans la marmite d’Internet quand il était petit. Le petit livre qu’il publie chez Luc Pire [1] énumère les grandes réussites du réseau, la manière dont il a modifié certains pans de la société américaine, le retard abyssal de l’Europe et celui, plus profond encore, de la Belgique.

Il est convaincu que ceux qui ne s’agenouilleront pas devant le dieu Internet se retrouveront, dans quelques années, totalement exclus de toute possibilité d’évolution. Les premiers dinosaures du 21e siècle menacés d’extinction sociale et économique.

Mutation ou gadget ?

Chiffres, tableaux, schémas, exemples, contre-exemples, foisonnent dans cette plongée dans le meilleur des mondes électroniques où tout sera bientôt parfait grâce à des millions d’ordinateurs connectés autour de la planète. L’e-commerce, où des sociétés américaines font des billions de dollars de chiffre d’affaire, le e-recrutement, qui permet à chacun de trouver l’employeur ou l’employé idéal, le cyberEtat, où les citoyens peuvent obtenir les documents administratifs sans file d’attente ou payer leurs impôts en ligne, l’e-santé, où chacun se procure les médicaments de son choix et les informations autrefois accessibles aux seuls médecins, quand ce n’est pas l’école qui s’offre à tous et devient joyeuse grâce aux écrans...

Une interprétation biaisée de la réalité. La vision idyllique qu’il donne d’Internet en gomme complètement les aspects négatifs. Outre sa lenteur, l’inaccessibilité régulière de certains services, le “Net” nécessite avant tout un matériel coûteux pour profiter de ses bienfaits. L’auteur omet le fait que la majorité des Belges en sont exclus faute de matériel, faute de comprendre comment ça marche ou, tout simplement, faute de pouvoir en assumer le coût, et que la majorité des êtres humains de cette planète n’y auront jamais accès pour cause de sous-développement. Que, pour quelques dizaines de sociétés qui ont réussi, des milliers se sont cassé la figure et que la Bourse a déjà quitté l’euphorie ouateuse dans laquelle lui-même flotte encore.

On est surtout sceptique devant ses 101 propositions qui visent à ce que, entre autres, “la Belgique devienne le meilleur environnement européen pour le commerce électronique dès 2003” ou que “80% des citoyens belges puissent avoir accès à l’Internet en 2005”. Une compilation d’idées pas vraiment originales, parfois simplistes, où manque une information essentielle. On aurait aimé trouver, en effet, à la fin du livre un tableau chiffrant le coût pour la société de ces 101 propositions. Dont le total expliquerait sans doute pourquoi elles n’ont pas encore été appliquées. Et pourquoi beaucoup de monde devra encore vivre longtemps sans profiter de la corne d’abondance du Web.

Peut mieux faire

Tant que nous y sommes avec Internet, parlons de la librairie Proxis, dont une énorme campagne publicitaire nous a vanté, depuis quelques mois, les prix intéressants.
- Qui est la ?
- Lock Holmes !
- Sherlock Holmes ?
- Non, pas cher, grâce à Proxis et ses 30% de réduction !

Le créatif qui a écrit ce dialogue n’était pas vraiment inspiré ce jour-là. Mais il est pourtant à l’image de l’organisation de cette librairie qui, si elle offre effectivement des tarifs intéressants, a d’énormes progrès à faire si elle veut convaincre par autre chose qu’une réduction sur le prix.

“Commerce électronique : peut mieux faire !”, écrivions-nous dans un précédent article [2], mettant en évidence les carences du catalogue de Proxis et les prix gonflés par rapport aux prix éditeurs, lui permettant d’annoncer des taux de réduction plus importants que ce qu’ils sont en réalité. Proxis, grâce à un service de livraison gratuit, était pourtant financièrement intéressante. Qu’en était-il du service ? Pour le tester, nous avions commandé [3] deux albums de bande dessinée. Délai de livraison annoncé sur le site au moment de la commande : 10 jours.

Après quinze jours, un e-mail de Proxis annonçait qu’elle ne pourrait livrer à temps (on s’en était déjà rendu compte...) et offrait 100 FB de réduction sur le prochain achat. Un mois après la commande, arrivait enfin un colis... ne contenant qu’un seul des albums commandés. Sans un mot.

Contacté par e-mail, le service clientèle accusait le distributeur et promettait le livre pour plus tard. Il faudra encore attendre un mois pour que le deuxième album soit livré. Deux mois pour recevoir le dernier album de Ric Hochet, que l’on trouve dans toutes les librairies de Belgique ! “La folie du Net, mieux vaut en être”, disait Alain Destexhe. A propos, au moment où nous écrivons ces lignes (mi-août), ce livre n’est toujours pas disponible sur Proxis. Il est paru en mai... il y a trois mois !

Article paru dans "Le Ligueur" en 2000.


[1“La Folie du Net. Mieux vaut en être”, par Alain destexhe. Editions Luc Pire. 495 FB.

[2“Le Ligueur”, n°8/2000

[3“Le Ligueur”, n°17/2000