La Warner, propriétaire des droits d’Harry Potter au cinéma, a menacé de procès des enfants qui avaient commis le crime de consacrer un site Internet à leur idole.

On appelle ça casser la magie. Bêtement. Une magie qui avait pourtant tout pour durer tant l’aura d’Harry Potter est immense, chez les enfants comme chez les adultes. Une situation idéale. La Warner pouvait profiter de cet élan de sympathie finalement rare (les modes enfantines font peu l’unanimité chez les adultes - rappelez-vous les Pokemon, les mangas, les Tamagotchis, etc.) pour aider au lancement de son adaptation cinématographique d’Harry Potter.

Et de toutes les retombées en produits dérivés que l’on devine : des Tee-shirts, des cahiers, des cartables, des peluches, des poupées, des puzzle, des jeux vidéo... tous marqués à l’effigie d’Harry Potter sont déjà prêts à remplir les rayons des magasins en cette fin d’année et à vider les portefeuilles des parents. Tout était prêt pour le giga-méga-succès programmé par les équipes de marketing. Et les centaines d’enfants qui passent des heures et des heures à peaufiner des sites Internet à la gloire de leur héros étaient prêts à participer à ce grand succès de l’industrie américaine du divertissement.

Arrogance à l’Américaine

Mais Warner a un énorme défaut : l’arrogance. Tellement sûre d’elle, de son plan marketing et des millions de dollars mis dans les opérations de promotion, la firme a voulu tout contrôler. Y compris l’incontrôlable : Internet.

Et elle a fait comme toute firme américaine sûre d’elle-même : elle a fait appel à son armée de juristes pour s’attaquer à tous ceux qui avaient osé mentionner Harry Potter dans le nom de leur site.

Ouvrons une parenthèse. Sur Internet, vous accédez à un site par son nom de domaine. N’importe qui peut acheter ces noms de domaine. C’est bon marché (600 FB) et très aisé. Si les marques sont protégées - et donc vous ne pourrez réserver www.leligueur.com ou www.leligueur.be - rien ne vous empêche, si vous êtes fan du journal, de créer un site www.jaimeleligueur.com, voire www.jesuisfanduligueur.com, ou à l’opposé, www.jenesuispasdutoutdaccordavecleligueur.com.Fin de la parenthèse.

C’est ce qu’on fait des centaines de fans de par le monde. Ils ont créé des sites dythirambiques sur Harry Potter, et les ont appelés www.harrypotterfanclub.com, www.loveharrypotter.com, et tout ce qu’une imagination de fan peut inventer comme nom de domaine. Warner a décidé de les attaquer de front en mettant en branle ses services juridiques. Ceux-ci ont envoyé aux webmasters une lettre comme seule un juriste américain peut en écrire. Agressive, bien menaçante et exigeant l’abandon du nom de domaine sous peine de poursuites judiciaires impitoyables. Question de propriété intellectuelle : Warner est le détenteur des droits, il a donc tous les droits. Enfin, c’est ce qu’il le croyait. L’arrogance rend aveugle.

Des juristes contre des enfants

Car la lettre a principalement abouti entre les mains d’enfants et d’adolescents, tous convaincus de leur bonne foi et d’œuvrer pour le bien de leur vedette Harry Potter. Imaginez l’effet d’une telle lettre sur des enfants ! Terrifiés, la plupart ont immédiatement obéi et rendu les noms de domaines, croyant avoir commis un crime qui risquait de leur faire tout perdre, voire de les mener en prison.

Mais pas tous.

Certains ont décidé de réagir devant ce qu’ils considèrent - à juste titre - comme un véritable abus de droit, et se sont organisés. Le site DADA ("Defense against the Dark Arts") fédère désormais tous ceux qui ont été menacés par Warner, et en appelle au boycot du film et de tous les produits dérivés Harry Potter. Et le site "Potter War" recense toutes les attaques de Warner contre Catherine Chang, 15 ans ou Ross et Peter, 13 ans, et les mensonges et manipulations de la firme dans les tentatives de justification qui ont suivi.

La presse anglo-saxonne s’est vite emparée de l’affaire. Et l’appel au boycot s’est doublé d’une pétition en ligne que peuvent signer tous ceux choqués par les pratiques de la Warner. Le scandale est désormais incontrôlable et la firme aura bien du mal à redorer son blason vilainement terni par cette affaire. D’autant plus que, même avec du recul, on voit mal quelles raisons ont pu la pousser à agir ainsi et à tenter de museler la communication concernant Harry Potter sur Internet. Alors que c’est ce bouche-à-oreille sur le réseau qui, il y a trois ans, a lancé le premier volume des aventures de l’apprenti-sorcier.

Warner poursuit ses attaques

Conscients de l’impact de leur appel au boycot, les membres du collectif DADA, portant le débat là où il doit vraiment se situer, la liberté d’expression face au pouvoir de l’atgent, exigent désormais bien plus que la simple récupération des noms de domaine. Ils veulent des excuses publiques et un dédommagement, par exemple sous la forme d’un don à l’Unicef.

Warner semble toujours sourd à leurs demandes. Selon le site "Potter War", d’autres jeunes webmasters continuent encoure aujourd’hui à être attaqués pour avoir voulu manifester leur passion pour Harry Potter. Le bouche-à-oreille qui a fait le succès des livres empêchera-t-il le film et le merchandising d’atteindre les chiffres de vente espérés par les financiers de la Warner ? S’ils ne changent pas de stratégie, il y a des chances, oui.

Article paru dans "Le Ligueur" en 2001.