C’était un pari impossible : marier l’un des plus grands classiques de la bande dessinée au multimedia. Damned ! Des créateurs particulièrement imaginatifs l’ont pourtant tenu.

La bande dessinée, jusqu’il y a peu, s’entendait mal avec le multimedia. Les premières “bandes dessinées interactives” n’étaient rien d’autre qu’une tromperie sur la marchandise. Les concepteurs se contentaient de scanner des albums existants, d’en retirer éventuellement les phylactères, et d’afficher les vignettes une à une à l’écran. La seule “interactivité” consistait à cliquer sur un bouton pour afficher la case suivante. Aucun intérêt.

En 1996, l’adaptation de la bande dessinée “Les Galaxiens” avait déjà tracé une autre voie en animant les dessins et en les intégrant à un scénario original, mêlant humour et activités ludiques. La même année, sortait la première véritable bande dessinée interactive, “Opération Teddy Bear”, conçue spécialement pour le multimedia. Pour passer d’une vignette à l’autre, le lecteur devait déplacer des objets, cliquer sur des personnages, accomplir certaines activités.

C’est la même équipe qui a adapté “Le piège diabolique”, de Edgar-Pierre Jacobs, l’un des meilleurs albums de la série Blake et Mortimer. Le risque de crime de lèse-majesté était donc énorme : on ne touche pas impunément à une œuvre maîtresse telle que celle-là. Les amateurs (nombreux) de la série peuvent respirer : la réussite est totale. Dans le respect total de l’œuvre originale. Les auteurs l’enrichissent, ils apportent de nouvelles émotions, mêlant intimement classicisme et technologie.

Miloch contre Mortimer

Le synopsis de l’album entraîne le professeur Mortimer dans un voyage à travers différentes époques, du Jurassique au 51e siècle, grâce à une invention extraordinaire, le chronoscaphe. Son ennemi, le professeur Miloch, l’a trafiqué et le savant anglais, victime de ce piège diabolique, ne peut retrouver son époque.

L’interface du CD-ROM est élégante et astucieuse. Les pages s’affichent par demi-planches, mais en couleurs atténuées. Seule la première case est active. Les phylactères s’agrandissent lorsqu’on clique dessus. Mais la case suivante n’apparaît que si on effectue une action logique. Par exemple, cliquer sur un personnage qui doit s’exprimer, ou prendre un objet qui servira plus tard, ou utiliser l’un de ceux qu’on a collectés pour ouvrir un passage, allumer une lampe, etc. Outre le plaisir de redécouvrir un album admirable, on se passionne vite à rechercher les astuces du scénariste, qui a réussi à transformer une lecture passive en véritable jeu d’aventure.

La parole est aux experts

Une fois celle-ci terminée, un deuxième CD-ROM permet de l’explorer d’une nouvelle manière : avec le regard de différents spécialistes. En cliquant sur chacune des vignettes, on accède à des compléments d’informations, des fiches documentaires sur l’époque, des précisions de vocabulaire, des croquis de travail de Jacobs, mais aussi - et surtout - des séquences vidéo ou audio.

Divers exégètes et savants apportent leurs commentaires : les auteurs de BD Benoît Peeters et François Schuiten, l’historien Jean Favier, le prix Nobel de physique Georges Charpak, mais aussi un paléontologue, un paléobotaniste, etc.

La qualité des intervenants est à la hauteur de celle de la réalisation, irréprochable. Effectuée avec la même rigueur que celle que s’imposa Edgar-Pierre Jacobs, il y aura bientôt quatre décennies. On y retrouve le message qu’il nous avait lancé à l’époque : “le bonheur ne se trouve ni dans la nostalgie du passé ni dans les technologies à venir, mais dans le moment présent. Arrêtons donc de nous plaindre et profitons de ce que nous apporte notre époque.”
N’est-ce pas toujours d’actualité ?

Article paru dans "Le Ligueur" en 1998.