Jusqu’où la télé-réalité va-t-elle aller trop loin ? Depuis l’affligeant« Loft Story », les nouveaux « concepts » d’émissions se sont multipliés, de plus en plus insultants pour cette somme d’intelligence humaine qui a permis d’aboutir à la création de la télévision, progressivement transformée en outil de déculturation, de désinformation et d’abrutissement. Démonstration via une parodie pas si parodique que ça, signée Claude Semal.

Dans une introduction intitulée « Je voudrais prendre la parole !!! », Claude Semal rappelle les mots de Patrick Le Lay, Président Directeur Général de TF1 qui résument assez bien la philosophie de sa chaîne et l’évolution actuelle de la télévision commerciale dans son ensemble (ils pourraient tout aussi bien s’appliquer à RTL-TVI : « Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective « business », soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola à vendre son produit (...). Or, pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions sur TF1 ont pour vocation de le rendre disponible (...). [1].

La télé-réalité est l’un des moyens les plus efficaces de vider l’esprit du téléspectateur pour le préparer à recevoir les messages publicitaires. En lui offrant des images sans intérêt d’individus banals qui n’ont rien à dire dans des situations d’une indigence affligeante... quand elle n’est pas tout simplement dégradante. Car pour que le choix du zappeur se tourne vers sa chaîne, et qu’il y reste, le producteur de l’émission va appâter le téléspectateur en titillant ses aspects les plus vils. En lui promettant du pain, des jeux et du sang. Et en lui en proposant toujours plus.

Jusqu’où va-t-elle aller trop loin, cette télévision qu’on appelle déjà « télévision poubelle » ou « télévision caniveau » ? C’est ce que tente d’imaginer Claude Semal dans cette pièce où Lucien, un brave Bruxellois, chômeur séparé de ses enfants pour cause de divorce, va se trouver embarqué malgré lui dans une émission de télé-réalité visant à se substituer aux organes traditionnels de la démocratie en faisant élire un député par les téléspectateurs : le « Démocrathon ».

Le voilà obligé de participer à des quiz ineptes, de se plier à des jeux stupides, au totalitarisme des producteurs et aux clauses absurdes d’un contrat qu’il n’a eu d’autre choix que de signer. Qu’il tente de résister et la machine télévisuelle est prête à le broyer... ce qu’elle fera finalement. A sa manière : en détournant la vérité pour qu’elle donne le beau rôle à la télévision.

Claude Semal démonte avec un humour au vitriol tous les rouages de la téléréalité, de la manière dont on choisit les candidats en fonction de leur potentiel lacrymal à la manipulation lors du montage des séquences filmées, en passant par le dressage du public du studio pour qu’il réagisse « spontanément » aux moments choisis par le réalisateur, ou encore les façonneurs d’image qui truquent à leur façon la manière dont les candidats « passent » à l’écran et tentent de les faire passer pour ce qu’ils ne sont pas : des êtres humains comme vous et moi.

Les personnages sont hilarants, Patricia Ide est particulièrement à l’aise dans son rôle d’animatrice manipulatrice, autant que Patrick Brüll dans celui du producteur perfide et véreux. Serge Larivière incarne un Lucien parfaitement crédible dans son personnage de brave gars révolté par le rôle qu’on lui fait jouer, et les autres acteurs ont tous droit à leur moment de grâce désopilant. Les trouvailles de mise en scène sont nombreuses, et le passage de l’environnement miteux de Lucien, filmé en permanence jusque dans sa cuisine, au clinquant artificiel du studio, est particulièrement astucieux. On rit beaucoup, on grince des dents, et l’on sort de cette pièce avec l’impression d’avoir bénéficié d’une remise en forme cérébrale... à l’opposé du lavage de cerveau que tente de provoquer la télévision, comme nous le rappelle si bien Patrick Le Lay.

On se dit aussi que la caricature de Claude Semal n’est pas très loin de la réalité actuelle de la télévision, et qu’il est plus que probable qu’elle sera très vite rejointe, puis dépassée par celle-ci. « Si l’on indique « Fumer Tue » sur les paquets de cigarettes, que devrait-on graver sur les postes de télévision ? », demande Lucien. Et si vous entamiez dès aujourd’hui votre cure de désintoxication télévisuelle ? C’est facile : il suffit d’éteindre le poste, de sortir de chez vous et de vous diriger, par exemple, vers une salle de théâtre. Vous verrez : c’est moins difficile que d’arrêter la cigarette !

Voir en ligne : Agenda

Jusqu’au 31 décembre au Théâtre "Le Public".

Photos de Cassandre Sturbois.


[1« Les Dirigeants face au changement » (Editions du Huitième Jour)