Il y a quelques mois, l’annonce d’un partenariat entre Apple et Microsoft avait provoqué un scandale parmi les “Macmaniaques” du monde entier. Le premier bébé issu de cette union contre-nature est né : “Office 98”.

Bill Gates, fondateur et leader visionnaire de Microsoft, est considéré par beaucoup comme l’incarnation de Big Brother, ce pouvoir tentaculaire décrit par Orwell dans “1984”. Il n’est pas un domaine de l’informatique qui lui échappe : tous les PC du monde sont équipés d’une version de Windows, toute personne qui travaille sur ordinateur s’est un jour trouvée face au traitement de texte Word ou au tableur Excel et même Internet est désormais partiellement sous sa coupe.

Après avoir essuyé une cuisante défaite avec son réseau “Microsoft Network”, Bill Gates est en train de récupérer le réseau avec son logiciel de navigation “Explorer” qui, distribué gratuitement et imposé aux utilisateurs de Windows et d’Office, écrase à toute allure son excellent concurrent, Netscape.

Un tel monopole agace et inquiète. Au point d’avoir concentré sur lui une grosse partie des institutions américaines, qui n’hésitent plus à le traîner en justice. Le tir croisé, nourri, dirigé contre Microsoft menace la sortie de Windows 98, qui devait remplacer le médiocre Windows 95, pâle copie du Système du Macintosh créé par Apple.

Escalade technologique

En attendant l’issue des différents procès, les autres logiciels continuent leur escalade technologique, de version en version. “Office 98” [1], premier produit issu de la collaboration entre Apple et Microsoft, est sorti sur Macintosh, quelques mois après son équivalent sur PC, daté lui de 1997.

L’événement est de taille.

En premier lieu, car la réussite est réelle. La convivialité chère aux utilisateurs du “Mac”, la simplicité d’installation et l’intégration complète des applications (qui permet de transférer des données d’une application à une autre sans manipulation) ont bien été implémentées. La compatibilité totale, autre caractéristique du “Mac”, est bien là aussi : on passe d’un document PC à un document MAC, et inversément, sans aucune conversion. Mieux : les applications s’auto-réparent automatiquement en cas de déficience ou de panne.

Ensuite, car elle tente d’imposer par la force une nouvelle configuration “standard” des ordinateurs. Pour profiter des bienfaits d’ “Office 98”, vous devrez posséder une machine très puissante, dopée en mémoire vive. Le programme occupe une centaine de Méga-octets sur le disque dur. Word s’accapare 14 Méga-octets de mémoire vive ! Du jamais vu pour un “simple” traitement de texte, alors que le puissant Excel n’en utilise que 10.

Vous n’êtes plus seul

Pourquoi tant de ressources ?
Pour ne plus être seul face à son écran, tout d’abord. La caractéristique la plus apparente de cette nouvelle version est la présence à l’écran d’un petit ordinateur animé, qui aide l’utilisateur dans toutes ses manipulations.

Pour être accompagné d’experts orthographiques, ensuite. Le programme corrige automatiquement les erreurs flagrantes et les fautes d’orthographe au fur et à mesure que vous les commettez. Il n’est pas encore capable de tenir compte des innombrables subtilités de la langue française pour opérer une vérification complète, malheureusement. De nombreuses fautes lui échappent encore.
Enfin, inévitable aujourd’hui, il permet d’exporter les documents crées au format HTML, qui est celui utilisé pour la publication sur Internet.

Le programme est élégant, puissant, admirablement bien pensé. Mais tout cela a un prix [2].
La compatibilité avec les versions précédentes se limite à Word 5.1. Si vous n’êtes pas équipé de celui-ci ou d’une version ultérieure de ce traitement de texte, désolé pour vous, mais vous ne pourrez pas lire les textes qui vous seront envoyés à partie d’Office 98.

“Office 98” est un peu, pour les utilisateurs du Macintosh, l’équivalent du phénomène “Windows 95” pour le PC. Un programme qu’il vous sera de plus en plus difficile de ne pas posséder car de plus en plus de documents à ce format circuleront autour de vous. Et un programme qui, pour être installé, nécessitera peut-être un changement d’ordinateur (il exige un processeur très rapide) ou, tout au moins, une adaptation de celui que vous possédez (en y ajoutant une grosse louche de mémoire vive).

Ainsi, progressivement, de programme en programme, Bill Gates impose-t-il une évolution radicale du parc des ordinateurs. Ce ne sont pas les machines qui vieillissent, ce sont ses logiciels qui les rendent obsolètes. Nous n’avons plus d’autre choix, à moins de nous couper du monde extérieur, que de le suivre dans sa vision d’une informatique toujours plus puissante, où il sera toujours plus présent.

Peut-être un peu Big Brother, maître du monde sans aucun doute.

Article paru dans "Le Ligueur" en 1998.