Total respect ! Impossible de rester de marbre devant la performance des deux comédiens surdoués qui interprètent à eux seuls la bonne trentaine de personnages de ce thriller mêlant jalousies de voisinage dans un petit village et crimes odieux.

C’est bien la Belgique, dans laquelle nous plonge Philippe Blasband. Ce futur n’est pas très éloigné. Quelques décennies après le démarrage du XXIe siècle, pas plus. Quelques décennies suffisantes pour que la Wallonie profonde plonge dans un chaos insondable. Plus d’Etat central. Dans les campagnes, plus de médecine, plus de médicaments, plus d’ordinateurs, plus de justice. Il faut faire venir les juges de la grande ville pour les conflits les plus anodins. Mais, parfois, ceux-ci peuvent cacher des drames terribles.

Dans ce village qui nous occupe, arrive un juge. Il est là pour une de ces histoires toutes bêtes qui pourrissent la vie des campagnes. Un problème de co-propriété. Très con. Très mesquin. Une clôture qu’un propriétaire veut installer et que son voisin ne veut pas payer. Appelé par une échevine, en l’absence du bourgmestre, il commence ses interrogatoires. Et se heurte aux silences, à la mauvaise foi. Dans ce village, plane un secret qui dépasse largement les jalousies entre deux paysans. Un secret qui lui apparaît au grand jour malgré l’opposition des habitants, et dont il va tenter de comprendre la trame épouvantable. La mauvaise foi se teintera de bêtise. Puis de cruauté.

C’est que des fillettes sont violées et assassinées, dans l’insouciance la plus totale des habitants. Dans ce village wallon de Viroinval, on n’aime pas les Flamands qui se sont établis, à la fin du XXe siècle, à la périphérie. Et ce sont des fillettes de flamands qui ont été les victimes de ces meurtres. Des crimes qui comptent pour si peu pour les villageois que le garde-champêtre leur consacre à peine une ligne de procès-verbal.

Le juge instruit l’enquête, contre le gré de la population et de son bourgmestre, qui fait tout pour qu’il reparte, bredouille. Interrogeant tous ceux qui peuvent lui apporter des indices. Et, à cette époque où les ordinateurs et la police scientifique n’existent plus, cela signifie interroger aussi les vaches, et même les fantômes des victimes. Avec, pour lui, un énorme risque. S’il accuse à tort l’un des villageois et que celui-ci encourt la peine de mort, c’est lui qui sera exécuté...


Dans un décor d’une sobriété exemplaire, deux comédiens se partagent les dizaines de rôle de cette pièce, véritables caméléons capables de passer, en quelques secondes, d’un personnage à l’autre. Benoît Verhaert joue, au départ, un inquiétant juge et Aylin Yay, tous les témoins. Y compris une vache, hilarante de réalisme. Dans la seconde moitié, les rôles, soudain, s’inversent. Sans qu’à aucun moment ce mimétisme incroyable ne perturbe la compréhension de l’intrigue. Bien au contraire : très vite, le spectateur, d’abord intrigué, accroche au jeu, et plonge à son tour dans chacun des personnages.

L’écriture nerveuse de Philippe Blasband accroche immédiatement. On sursaute parfois lors de rappels à des moments douloureux de notre belgitude (l’affaire Dutroux), en se demandant pourquoi l’auteur s’est senti le besoin de créer ainsi un pont entre une intrigue qui tenait par elle-même et une réalité glauque, et quel message il a voulu ainsi nous transmettre. Mais le rythme qu’il a imposé à la pièce, en passant rapidement d’un personnage à l’autre avec des transitions astucieuses, efface rapidement ces questions qui ne trouveront pas de réponse. Et on se laisse emporter par cette enquête dont on doit dénouer les nœuds en même temps que ce juge qui, s’il conservera son intégrité, risquera, confronté à ses propres démons, d’y perdre la raison.

Jusqu’au 20 octobre 2005 au Théâtre Le Public.