Qu’est-ce qu’un livre ? Il y a peu, la réponse était évidente. L’informatique a changé la donne en créant le livre numérique. Un concept encore à la recherche d’un statut... et d’un public.

Il fait bien deux kilos, le petit Robert qui me sert de référence depuis tant d’années. L’édition date de 1991 - sera-t-il bientôt rendu obsolète par l’évolution technologique et son fourmillement de néologismes ? "Livre : assemblage d’un assez grand nombre de feuilles portant des signes destinés à être lus", me dit-il.

Au moment où cette définition a été imprimée, il y a à peine dix ans, personne n’imaginait qu’elle serait aussi vite remise en question. Prédire, à l’époque, qu’une encyclopédie de dizaines de milliers d’articles pourrait un jour tenir sur une petite galette synthétique aux jolis reflets ou se consulterait via la ligne téléphonique sur un réseau planétaire, qui aurait osé ?

Les années 90 ont changé tout. Le CD-ROM et Internet ont amorcé une mutation désormais inéluctable : le livre s’est libéré du papier et a amorcé son passage dans l’ère du "tout virtuel".

Qu’est-ce qu’un livre ?

Un livre, à présent, ne se définit plus par son aspect physique. Plus question de parler d’assemblage de feuilles. C’est peut-être mieux ainsi. Ce qui fait un livre, c’est désormais son contenu - et non ce qui le contient - et sa finalité - il est conçu pour être lu. Sous quelle que forme (encre sur papier ou succession de "bits" informatiques) et sur quelque support (papier, CD-ROM, puce électronique, disque dur d’ordinateur ou d’assistant personnel) que ce soit. "Le petit Prince", de "St Ex" ne perd pas son statut de livre quand il est lu sur un Macintosh, un Palm ou un Cybook.

Si la mise en page du livre numérique (ou "digital") le rapproche de l’objet imprimé que nous connaissons depuis Gutenberg, le mimétisme s’arrête là. Physiquement, il ne s’agit plus que d’un simple fichier informatique, définissant une séquence de caractères typographiques et, éventuellement d’autres "medias" (images, photos, sons, vidéos, infographies). Il peut être imprimé - car la lecture à l’écran est tout sauf confortable -, mais cela n’est plus une condition à sa reconnaissance en tant que livre. Il n’existe pas par lui-même : son contenu n’est révélé que lorsqu’il est consulté via une machine à lire - un livre électronique.

L’informatique avait déjà initié le phénomène depuis quelques années en supprimant le manuel en papier. Une évolution qui coulait de source : sur l’ordinateur, il est toujours à portée de clic, il n’encombre pas le bureau, il ne s’égare pas et il est peu coûteux à fabriquer. Ce dernier point est d’ailleurs un avantage indéniable du livre digital par rapport à son équivalent imprimé. Le papier est une matière de plus en plus coûteuse, nuisible à l’environnement (outre la destruction de forêts, sa fabrication entraîne la consommation d’une grande quantité d’eau et son blanchiment est source de pollution), et peu pratique : l’impression d’un livre implique la mise en place de machines sophistiquées et toute modification impose une réimpression complète. Le livre numérique, n’ayant pas d’existence physique, ne gaspille aucune matière première et se met à jour aisément.

Les E-books ou livres électroniques

L’ordinateur a été longtemps l’unique outil capable d’afficher les livres digitaux. Très pratique lorsqu’il s’agit de parcourir le manuel d’un logiciel ou une encyclopédie sur CD-ROM, il n’est pas du tout adapté à la littérature. Lisez-vous un roman assis à un bureau ? Non. Vous l’emportez avec vous au lit, dans la baignoire, au petit coin, dans les transports en commun. Difficile avec un ordinateur, même portable. Des techniciens ont donc tenté d’adapter la technologie aux habitudes de lecture et ils ont créé les premières machines à lire. Impérialisme de la langue anglaise oblige, ces livres électroniques sont appelés des E-books (prononcez ibouk).

Des ordinateurs simplifiés

Il s’agit de tablettes comportant un écran à cristaux liquides noir et blanc ou en couleurs, un support de stockage pour y enregistrer les livres, et des logiciels permettant le téléchargement de fichiers, la gestion de sa "E-bibliothèque", l’affichage des pages et la navigation entre celles-ci. Plus diverses fonctions telles que les signets, le surlignement de textes, un dictionnaire, etc. Ce sont, en fait, des ordinateurs simplifiés, sans clavier ni périphérique, débarrassés de tout ce qui n’est pas nécessaire à leur finalité - la lecture de pages affichées écran par écran.

Les modèles ne sont pas encore nombreux, et dans tous les cas, encore trop chers pour espérer un succès auprès du grand public. Mais l’on sait que le coût de la technologie baisse vite, et ce qui est rare et hors de prix aujourd’hui peut très bien, demain, ne plus être qu’un objet de consommation banal et bon marché.

Petit résumé, rapide, du marché.

En 1998, sont nés aux Etats-Unis le "Rocket E-Book" et le "Softbook", rachetés tous deux en 2000 par Gemstar, qui les a déjà fondus en un appareil plus évolué, le Gemstar E-Book. Un boîtier muni d’un écran en couleurs, d’1 kg environ, doté au départ d’une mémoire suffisante pour y enregistrer l’équivalent de 5.000 pages. Son autonomie est d’une quarantaine d’heures (prix : entre 300 US$ et 700 US$ aux Etats-Unis.).

Les Français se sont lancés dans la bataille avec le Cybook, lancé au début de cette année. Son écran en couleurs est tactile (un stylet permet d’accomplir certaines fonctions comme le surlignement de texte et la pose de signets), plus grand (proche du A4), rétro-éclairé. Son autonomie n’est que de six heures. Il pèse 1 kg et peut stocker 15.000 pages (prix : environ 35.000 FB.).

Enfin, Franklin vient de sortir le Ebookman, de plus petit format, qui permet de lire des livres sur un écran noir et blanc de taille limitée, mais aussi de les écouter s’ils ont été préalablement enregistrés au format adéquat. Il offre également des fonctions d’agenda, de répertoire, et de prise de notes, comme un assistant personnel (prix : à partir de 10.000 FB. ).

Une analogie qui est symptomatique de la difficulté pour les livres électroniques à trouver leur place. Les assistants personnels, ces petits ordinateurs que s’arrachent les cadres branchés et qui se sont déjà vendus par millions dans le monde, ne rentrent-ils pas dans cette catégorie ? Palm Pilot, Visor, Psion, Pocket PC... ont tout ce qu’il faut pour récupérer des fichiers d’un ordinateur (qui peut, lui, les télécharger sur Internet) et afficher de petites pages de textes. Moins bien, certes, que les livres électroniques. Mais ils sont moins limités aussi dans leurs fonctions.

Un peu de technophobie

Qui dit informatique, dit guéguerre. Après la querelle Mac-PC, vient celle des e-books. Chacun tente d’imposer son propre "standard" . Adobe a lancé l’excellent format PDF, universellement accepté par les ordinateurs Mac et PC et qui a été adopté par certains E-books. Les fichiers sont peu volumineux, ils permettent une mise en page fidèle, à l’écran comme sur papier, et ils offrent des fonctions très utiles, comme le zoom qui facilite la lecture pour les malvoyants, et la recherche dans le texte. Mais Microsoft, qui veut l’hégémonie dans tous les domaines, contre-attaque avec son "Microsoft Reader". Et certains livres électroniques ont leur propre format. Tous incompatibles entre eux, bien sûr.

On peut s’attendre aussi à ce que les erreurs commises par les fabricants d’ordinateurs et de logiciels se renouvellent dans le monde des E-books. Un peu de futurologie ? Prédisons, sans risque de trop nous tromper, que ceux qui auront investi dans les premières machines ne tarderont pas à se voir proposer de nouveaux modèles plus performants, rendant "obsolètes" (sic) celle qu’ils possèdent. Les versions des logiciels évoluant, les utilisateurs seront obligés de télécharger la plus récente. Qui ne sera bien sûr plus compatible avec le "parc" de machines plus anciennes, installant un climat de méfiance et de frustration chez les utilisateurs.

Mais ce ne sont pas les seules sources de problèmes pour eux. Avec l’informatique, est née la hantise du piratage. Un livre digital n’est qu’un fichier électronique, qui se duplique et se transmet très aisément. Un cauchemar pour les auteurs et les éditeurs ! Qu’une œuvre soit postée dans un newsgroup (réseaux de discussions par e-mail, permettant l’envoi de fichiers, via des serveurs répartis partout dans le monde, totalement incontrôlables), et ce sont des dizaines de milliers d’exemplaires qui se retrouvent diffusés sans la moindre rémunération. Des systèmes de protection ont donc été inventés pour empêcher cela. Les livres digitaux ne sont ni copiables, ni transférables. Une fois installés dans un E-book, ils ne peuvent pas être prêtés, donnés ou revendus d’occasion lorsqu’on les a lus. L’utilisateur ne possède plus un livre, mais une licence d’utilisation d’un fichier informatique. Et si l’E-book vient à rendre l’âme, c’est toute la bibliothèque du lecteur qui partira, avec lui, à la poubelle.

Il reste encore un obstacle de taille pour les générations actuelles. Un livre n’est pas simplement une succession de caractères typographiques imprimés sur papier. L’homme entretient encore avec lui un rapport complexe, à la fois physique (on aime toucher le livre, le feuilleter, carresser sa couverture) et émotionnel (on conserve pieusement dans sa bibliothèque les livres qui nous ont marqué). Dans le virtuel, ces dimensions subjectives n’existent plus. Et, pour beaucoup de lecteurs d’aujourd’hui, c’est un argument rédhibitoire.

Mais en sera-t-il toujours autant ? La génération née avec la Game Boy et habituée à tout faire sur écran (ordinateur, console, télévision, vidéo) entretiendra-t-elle toujours le même rapport avec le livre ? On peut raisonnablement en douter. S’il est probable, aujourd’hui, que le livre numérique ne supplantera pas le livre en papier mais viendra le compléter, nul ne peut prédire si cette tendance se maintiendra. Des secteurs seront sans doute plus atteints que d’autres, le succès des encyclopédies électroniques l’a déjà démontré.

La diffusion menacée

Le livre électronique, pour les raisons énumérées ci-dessus, a du mal à décoller. Mais des acteurs se mettent en place (voir encadré "Trois pionniers"), et préparent le terrain, grapillant lentement de petites parts de marché en attendant que la technologie soit mûre et qu’une partie du public soit prêt. Ils se créent un catalogue, signent des partenariats avec des auteurs et des éditeurs, installent sur Internet les premières librairies virtuelles, qui permettent de télécharger très aisément et à prix réduit des livres numériques.

En liaison directe avec l’acheteur, ils court-circuitent totalement le circuit actuel de diffusion. Ce qui peut avoir des conséquences à long terme très importantes sur les différents métiers de la chaîne du livre.

Un exemple, et non des moindres. En Juin 2000, Stephen King lance une véritable torpille. Après avoir offert en téléchargement gratuit une nouvelle inédite, "Riding the Bullet", il propose aux Internautes d’acquérir, en version électronique uniquement, et contre le payement symbolique d’un dollar, le début d’un roman. Si 75% des personnes qui l’ont téléchargé acceptent de payer, il poursuit la parution et chaque nouvel épisode coûtera la même somme. Autrement, il arrête en plein suspense. C’est ce qui se passera finalement, l’auteur de "Carrie" interrompant l’expérience après quelques mois.

Même si elle a échoué, cette première expérience démontre que la diffusion en format numérique permet à n’importe qui d’être son propre éditeur à peu de frais- le coût de mise en page d’un livre numérique est très faible et la diffusion ne coûte que le prix de l’installation d’un site Internet. Pour le lecteur, l’économie est importante. Un coût de conception faible, pas de frais de fabrication, pas de marge de diffusion, aucun intermédiaire à rémunérer,... autant de raisons qui font qu’un livre digital peut se vendre nettement moins cher qu’un livre en papier (voir plus bas : "Le coût du livre électronique").

On voit immédiatement le danger pour les libraires. Ils sont en première ligne dans cette révolution qui est peut-être en train de s’amorcer et le risque est grand qu’ils en soient les premières victimes. Ce qui serait catastrophique, car le rôle essentiel qu’ils jouent dans la diffusion de la culture n’a pas d’équivalent sur Internet. Combien de fois n’entrons-nous pas chez un libraire pour acheter un livre et ne ressortons-nous pas avec un autre, grâce à ses conseils ? Comment un auteur touchera-t-il son public s’il est perdu dans l’éther du réseau et si personne ne vient donner ce contact de proximité ?

Des métiers sont sans doute à créer, qui permettront de mettre le lecteur en confiance en lui proposant une sélection de qualité. Et l’image installée patiemment par ces pionniers qui diffusent actuellement les premiers livres numériques sera alors payante. A partir du moment où n’importe qui peut s’auto-éditer et s’auto-diffuser, le risque est grand que soit édité n’importe quoi. Le lecteur, perdu devant une production qu’on imagine aisément pléthorique, aura besoin de points de repères. Les éditeurs-diffuseurs-libraires virtuels seront sans doute ceux-ci. Ils seront les véritables maîtres du marché, au détriment des acteurs actuels qui n’auront pas évolué à temps.

Trois pionniers

OOhOO
En France, les Editions OOhOO ("Zéro heure") proposent depuis mai 1998 le téléchargement de textes numériques et des livres imprimés en partenariat avec d’autres éditeurs (Quelques exemples :"La malédiction du Parasol" d’Anne-Cécile Brandenbourger : 49 FF en numérique, 119 FF en papier ; "Extension du domaine de la lutte" de Michel Houellebecq : 13 FF en numérique, 98 FF en papier). Elles impriment également sur demande des livres (éventuellement personnalisés) à la pièce. Le site propose, chaque mois, un livre numérique à télécharger gratuitement, et des "clips littéraires" - des films courts pour présenter les nouveaux titres.

Editeur à part entière et non simple diffuseur, 00h00 expérimente aussi de nouvelles voies, en publiant des textes écrits spécialement pour le numérique et exploitant l’hypertexte, comme "Apparitions inquiétantes" et "La Malédiction du Parasol", d’Anne-Cécile Brandenbourger.

Cylibris
Créée en 1996, CyLibris utilise la technologie numérique de l’Internet afin
"de s’affranchir des contraintes liées à l’économie traditionnelle du livre
et se consacrer ainsi à la découverte et à la promotion de nouveaux auteurs
francophones". L’éditeur, qui se concentre sur la recherche de nouveaux talents, a publié une cinquantaine d’ouvrages, dans tous les genres (poésie, théâtre, roman) et de nombreux domaines (policier, SF, fantastique, anticipation, littérature générale, roman historique, humour).

Mais ses chiffres de vente témoignent que la lecture de livres numériques est loin d’être entrée dans les mœurs : "La Toile", de Jean-Pierre Balpe, prix multimédia 1999 de la société des gens de lettres, et best-seller de l’éditeur, ne s’est vendu qu’à 400 exemplaires ; et les ventes mensuelles oscillent entre 150 et 200 livres par mois. Même si c’est une croissance de 50% en un an, cela reste très faible.

Luc Pire
Dernier venu dans l’arène, le dynamique Luc Pire vient de lancer un site-magazine entièrement dédié au livre électronique, qui lui permet d’expérimenter plusieurs voies éditoriales :
- des livres qui existent sur support papier et qui sont enrichis pour leur version numérique par l’ajout d’images, de sons, de vidéos ;
- des livres édités préalablement sur support papier, et vendus, moins cher, en format numérique ;
- des livres développés uniquement en version digitale (un test pour, éventuellement, les éditer ensuite sur papier) ;
- des textes à consulter uniquement en ligne, comme l’excellente "Ma Petite semaine", de Marc Ochinsky, les "Humœurs" de Marc Moulin, et des extraits de "La semaine infernale" et du "Jeu du dictionnaire".

De premiers livres sont téléchargeables gratuitement ("L’imbécile", de Pascal Vrebos, "Bruxelles insurrection", par Nicolas Ancion), mais on y trouve aussi des titres payants, inédits ou tirés de son fonds : "Des anciens combattants aux nouveaux convaincus", par Vincent Engel (6 euros), "Le duel Tintin-Spirou", par Hughes Dayez (10 euros)...

Le coût du livre électronique
Les Editions Luc Pire ont tenté de décomposer les différents postes du prix d’un livre, afin de comparer les versions papier et numérique (en % d’un livre par tranche de 100 FB) :

 PapierElectronique
Auteur 88
Imprimeur180
Editeur 2424
Diffuseur60
Distributeur 90
Libraire350
Numérisation et e-commercialisation08
Total100FB40FB

Quelques adresses Internet utiles :

- Editions Zéro heures
- Editions Luc Pire
- Cylibris
- La grenouille bleue (textes inédits)
- Ecrire
- Zazie
- Librissimo
- Le Cybook
- Le Gemstar Ebook
- L’Ebookman

Article paru dans "Le Ligueur" en 2001.