Le MILIA, le salon annuel des professionnels du multimedia, qui s’est déroulé à Cannes début février, était à l’image d’un marché en crise. Peu de monde, peu d’innovations.

Chaque année, le MILIA rassemble tous les acteurs du multimedia, dans une grande fête où chacun montre son dynamisme et sa créativité. Depuis neuf éditions, on y a vu naître le CD-ROM ; on y a assisté à l’explosion spectaculaire d’Internet et aux effets dévastateurs du krach boursier de l’an 2000 (les actions des entreprises online se sont écroulées après une période de croissance irréaliste, entamant une série de faillites qui ne s’est toujours pas interrompue aujourd’hui) ; au lancement à grands frais de mauvaises bonnes idées (le WAP et le CDI, pour celles qui sont restées dans les mémoires) qui ont connu, très vite, des " flops " retentissants ; au passage des doux rêveurs à la réalité de l’économie.

Rien de tel que se balader dans ses allées pour se rendre compte de l’état du secteur et de ce que l’industrie du multimedia nous prépare pour les mois à venir.

Morosité
Une balade vite terminée, d’ailleurs. Alors qu’il y a quelques années, le Milia occupait la totalité du Palais des Festivals sur tous ses niveaux, il n’en occupait plus que le niveau inférieur, et encore, seulement une partie de celui-ci. A nos confrères du magazine "Transfert ", Laurine Garaude, la Directrice du Milia, note une baisse de 20% de la fréquentation. Tout en tentant de modérer cette forte chute : " le Milia tire très bien son épingle du jeu par rapport à d’autres manifestations professionnelles dans le secteur, aux Etats-Unis notamment, qui ont vu leur fréquentation chuter de plus de 50% ou ont tout simplement disparu. Et, depuis le 11 septembre, tous les salons professionnels quel que soit le secteur ont souffert. ".

Bientôt la télévision interactive ?
L’une des rares vedettes de ce MILIA 2002 était la télévision interactive, dont tous les éléments semblent prêts pour qu’elle devienne bientôt réalité. TPS, un opérateur français de télévision par satellite, qui compte 100.000 abonnés, a déjà lancé plus de 300 services.

Quel est le principe de cette télévision interactive ? Vous vous abonnez à un " bouquet de programmes " (un choix de chaînes généralistes et spécialisées) et, comme c’est le cas pour Canal +, par exemple, vous louez un décodeur. En plus des films et émissions, celui-ci vous permet d’accéder, soit via la télécommande, soit via un clavier à infra-rouge, à des services comparables à ceux que l’on trouve sur Internet : avoir la météo d’une ville au choix, le guide des cinémas de votre région, les dernières infos, des jeux, les prévisions astrologiques ou, bien plus utile, vous connecter à des services bancaires ou lire des " TV-mails ", équivalents des e-mails. Voire, tout simplement, vous connecter à Internet.

Un ordinateur n’est donc plus indispensable pour surfer sur le réseau (un modem et une connection téléphoniques, cependant, restent nécessaires), ce qui est un avantage évident pour les personnes qui ne souhaitent pas investir dans une machine qu’on jugera " obsolète " dans deux ans, et qui ne veulent pas perdre du temps dans l’initiation à l’informatique. Mais cette solution a également ses limitations : impossible de lire des CD-ROM sur un décodeur, ou d’imprimer une page intéressante, ou de la sauver sur un disque dur pour l’intégrer à un traitement de texte. TPS offre les services interactifs à ses abonnés, qui les reçoivent donc gratuitement avec le bouquet de programme. 37.5% des abonnés seraient déjà devenus " TV-Surfeurs ", totalisant 20.000.000 de connexions par mois.

Les meilleures ventes du multimedia
Le Milia est également l’occasion de faire le bilan de l’année écoulée. Le SELL, Syndicat des Editeurs de Logiciels de loisirs, profitait de cette édition pour faire le point sur la profession grâce à la remise des prix ECCSELL, qui récompensent les meilleures ventes sur tout le territoire européen (en termes de chiffres d’affaires). Une première constatation : les CD-ROM ludo-éducatifs ne vont pas très bien, une mauvaise nouvelle pour un secteur qui témoigne d’une grande créativité, et donc nous saluons régulièrement, dans ces colonnes, la qualité des réalisations. Alors que deux titres seulement parvenaient à atteindre 1.5 millions d’Euros, pallier pour avoir droit à un ECCSELL d’Or dans cette catégorie, 29 jeux dépassaient allègrement les 15 millions d’euros, pallier dans cette autre catégorie.

Le multimedia est donc sauvé par le jeu, principalement sur console. Quelques chiffres qui laissent rêveur : le déjà vieux jeu Pokemon jaune (Game Boy couleurs) a rapporté 18.316.000 euros, Super Mario (Game Boy Advance) 23.351.000 euros, les Sims (PC) 24.540.000 euros, Qui veut gagner des millions (Playstation 1) 32.533.000 euros, Harry Potter (Playstation 1) 91.861.000 euros, et ce sont deux titres pour la Game Boy Couleurs, Pokemon argent et Pokemon Or, qui se sont le mieux vendus avec respectivement 91.987.000 et 92.681.000 euros.

Rappelons-le : ces chiffres pharamineux ont été réalisés exclusivement sur le marché européen, hors USA et Japon. On voit l’importance économique de l’industrie du jeu vidéo, et on comprend donc les enjeux de la guerre des consoles qui se prépare cette année. Nintendo, le grand vainqueur de cette sélection avec 285.368.000 euros de chiffres d’affaires, était d’ailleurs très présent pour annoncer le lancement, le 3 mai prochain, de sa nouvelle console Game Cube, qui va devoir affronter une Playstation 2 qui est déjà bien installée. Un budget de 100.000.000 d’euros est prévu pour vous tenter de vous convaincre de l’acquérir (et, comme d’habitude, nous vous conseillons de ne pas céder aux sirènes du marketing et d’attendre un an avant de l’acquérir : les prix auront baissé et les jeux seront en plus grand nombre). Curieusement, Microsoft qui doit également lancer une nouvelle console cette année, la X-Box, était invisible, de même que Sony.

Les services mobiles : un avenir ?
Après le flop du WAP, certains veulent encore nous faire croire à l’avenir des services en ligne, accessibles par un téléphone portable. Mais si, au Japon, le format I-Mode lancé par l’opérateur téléphonique national NTT DoCoMo a connu un succès considérable en se basant sur des technologies déjà existantes sur Internet et en offrant un vaste contenu payé, non pas à la durée de la communication mais à la quantité de données transférées, une solution nettement plus intéressante pour l’utilisateur, on ne voit toujours rien venir en Europe. Les systèmes de nouvelle génération tardent à se mettre en place et rien ne dit que les consommateurs seront prêts à jeter leur GSM actuel uniquement pour accéder à des services dont on ne voit pas encore, à ce jour, le véritable intérêt.

Et la créativité ?
Une soirée " Fast Lane Festival ", présentée comme un " hommage aux plus audacieux et aux plus brillants auteurs du monde des loisirs interactifs, de la création et des nouvelles technologies " était à l’image de la morosité ambiante. Aucune véritable innovation, des présentations souvent calamiteuses se limitant généralement à " vendre " les qualités de studios ou de technologies sans qu’à aucun moment ne perce la moindre idée neuve qui laisserait espérer un sursaut de créativité des professionnels du multimedia.

Heureusement, un stand permettant à 15 jeunes créateurs venus d’écoles spécialisées de tous les coins du monde de présenter leurs travaux, sauvait l’honneur. Il y avait sur les écrans de ces étudiants à l’aube de leur carrière, cent fois plus de créativité que sur l’ensemble du Salon. Tout espoir n’est donc pas perdu. L’un d’entre eux a été récompensé par une bourse de 2.000 euros remise par le Gouverneur de la Province de Namur. Que nos hommes politiques s’intéressent aux créateurs du multimedia est une bonne chose. Mais une présence de quelques minutes sur le podium du MILIA pour la photo officielle n’est pas suffisant : on attend un soutien un peu plus palpable du secteur en Belgique.

Article paru dans "Le Ligueur" en 2002.